Chère Ida,
Je t’écris de mon cachot, au cœur de l’absurdité de ma dernière nuit. Au-delà de la grille, une bougie fluette danse juste ce qu’il faut pour que je distingue les mots que je trace.
Ils vont venir me chercher demain, à l’aube. Je les ai entendu parler à côté, par le soupirail. Ils vont m’enchaîner et me jeter à l’eau pour voir si je flotte. Ils ne me regarderont pas dans les yeux, de peur d’y voir mon âme, d’y lire leur honte, d’y attraper la mort. Il paraît que je peux jeter des sorts. C’est pour ça que les brebis du père Alfred sont mortes. Ils m’ont choisie pour porter le chapeau. Le chapeau, le balai, le chaudron. Je n’avais pourtant rien de tout ça. J’avais juste le malheur de vivre autrement, à côté d’eux. De me débrouiller seule, de préférer la compagnie des femmes et de connaître les plantes. La force de leur ignorance a tout balayé, Ida. Si cette lettre te parvient, où que tu sois, ne t’attarde pas parmi les Hommes. Fuis les villages et cache-toi dans les montagnes. Trouve des sœurs, créez ensemble ce qu’ils redoutent tant, faites danser le feu autour de leurs maisons, dans leurs cauchemars. Un jour, le monde qu’ils ont crée se retournera contre eux, et ils brûleront.
Alors Ida, ce jour-là, descendez des montagnes, sortez des forêts, regardez-les ramper, implorer les femmes qu’ils voulaient détruire.
Demain, quand ils me jetteront à la rivière et que l’eau dévorera mes poumons, je penserai à ce jour et je sourirai.