Enfant de la Lune

Rapport TX134

 

Jour 1

 

Ma capsule s’est écrasée au sol dans un hurlement métallique sinistre. Je m’en suis extrait avec peine, tous mes muscles endoloris, mes nodules et pistons tous secoués par le crash et par cette pesanteur nouvelle. Il va me falloir un temps d’adaptation.
Conformément à la fiche de mission, je vais m’efforcer d’établir un rapport régulièrement par le biais de ma puce cérébrale, bien que les conditions et les douleurs que provoquent cette atmosphère sur notre organisme soient des obstacles conséquents. Mais soit. Que j’y parvienne ou non, que j’y survive ou non, notre peuple aura accompli un grand pas : pour la première fois, les Lunaires auront mis le pied sur la Terre.

 

Jour 5

 

Après de multiples tentatives infructueuses et des efforts en vain, il me semble avoir enfin trouvé une stratégie d’implantation, tout extrême fut-elle. J’ai pris la forme d’un nourrisson terrien. Cela m’a pris 5 jours lunaires, soit 543 jours terrestres.
Je joins au rapport 2 constats d’échec de mimétisme terrien, et 1 constat de réussite. J’ai suivi scrupuleusement le protocole scientifique d’adaptation et les Terriens Reproducteurs ne s’aperçoivent de rien.
C’est avec une grande excitation et un pincement au coeur que je me lance dans cette nouvelle étape de ma mission. Les scientifiques formateurs 112ç1 et 113ç9 qui m’ont inculqué la technique d’adaptation ne m’ont caché ni le caractère expérimental de cette manœuvre, ni les risques qui l’accompagnent. Je joins au rapport mon serment de responsabilité. Je sais aussi qu’au-delà du mimétisme et de l’élaboration de l’enveloppe corporelle terrestre, je devrais improviser, nos connaissances des mœurs terriennes ne me serviront que de manuel mais je serai mon propre guide. Je crains ne jamais pouvoir revenir à la vie lunaire. Mais c’est, je crois, la seule solution pour pouvoir m’approcher suffisamment des Terriens, gagner leur confiance et percer leur sombre secret. Si c’est le prix à payer pour découvrir pourquoi ils pillent nos ressources et pour parvenir à les en empêcher, je le paierai 1000 fois si nécessaire.

 

Jour 7

 

Deux jours ont passé sur la Lune, 216 jours sur la Terre. Au rapport.

Les Terriens dont j’ai utilisé les organes reproducteurs ne s’aperçoivent de rien et il me semble que j’imite le comportement des nourrissons terriens à la perfection. C’est un travail très compliqué car il implique de simuler un manque complet d’autonomie. Je prie nos scientifiques de s’attarder sur la question suivante : comment une espèce dont les nourrissons sont si faibles a-t-elle pu subsister et se hausser à un tel niveau de technologie ?

La position allongée dans laquelle je dois passer la plupart de mon temps ne me permet pas d’observer les Terriens, mais elle est néanmoins l’occasion de les écouter et de parfaire mes connaissances dans leur langue. Les nourrissons terriens ne sachant pas non plus parler, les Terriens Reproducteurs ne sont pas surpris de m’entendre régulièrement travailler ma prononciation.

L’unité d’habitation est composée des 2 Terriens Reproducteurs bipèdes et d’un individu appartenant à une autre espèce, quadripède, qui ne partage pas de langue commune avec les bipèdes et semble retenu contre son gré. Les Bipèdes le nomment tour à tour « pepsi » et « lechien ».

Je constate ainsi certaines coutumes inattendues chez les Terriens :

-ils présentent une hiérarchie inter-espèces très stricte où l’espèce dominante, dite « humaine », s’arroge le droit d’asservir les autres espèces, de les nommer, les séquestrer, les abattre et les manger. Je constate néanmoins qu’une forme d’affection entre espèces semble se nouer dans certains cas.

-les Terriens présentent une attention toute particulière envers leur progéniture, certainement en raison de son état de faiblesse absolue. Ils me considèrent comme tel, et m’entourent constamment de cajoleries exhubérantes (surnoms, caresses, cadeaux) et d’interdictions absurdes (sortir de mon lit à barreaux, manger de la nourriture non liquide …).

 

Jour 9

 

Aujourd’hui, en visite chez des Terriens affiliés à la Terrienne dont j’ai utilisé les organes reproducteurs appelée « Mama », j’ai rencontré un être extrêmement semblable à l’une des espèces lunaires, en l’occurence les Luni. Sur Terre, ils semblent être appelés « chats » et sont l’une des espèce asservie par les humains. L’émotion du moment m’a fait perdre mes moyens et j’ai pris des risques inconsidérés ; j’ai tenté d’engager un dialogue avec le Luni en captivité chez les affiliés . A ce moment, le désir impérieux de trouver un allié l’a emporté sur la crainte d’être découvert. Cependant, il n’a pas semblé comprendre la langue commune que j’utilisais. Après quelques tentatives infructueuses, la Terrienne reproductrice appelée « Maman » est venue me soulever de terre en s’exclamant « Qu’est-ce qu’elle est mimi ! Elle babille ! ». J’en conclus qu’elle n’a en aucun cas pu reconnaître la langue commune.

La structure sociale Terrienne est particulièrement distendue. Les Terriens passent l’essentiel de leur temps dans une unité d’habitation, ou dans un lieu de sociabilité nommé « travail », que je n’ai pas encore pu découvrir car mon enveloppe corporelle terrienne ne peut pas encore se déplacer. Les unités d’habitation semblent regrouper essentiellement des pairs de Terrriens qui se reproduisent et leur progéniture, ainsi que des espèces séquestrées. Il est néanmoins fréquent de réaliser une « visite », consistant à se déplacer dans l’unité d’habitation d’une autre pair de Terriens affiliés. Le reste du temps, les Terriens vivent dans cet état d’isolement individuel auquel leurs unités d’habitation les condamnent.

 

Jour 11

 

Aujourd’hui marque un grand jour pour notre mission.

Mon enveloppe corporelle terrienne vient de fêter ses 730 jours – ces célébrations sont des rituels essentiels pour son peuple – et j’ai enfin, pour la première fois, reconnu un usage terrestre de notre poussière.

La Terrienne reproductrice « Mama » l’a mélangée à ma boisson du matin, avec une émotion non dissimulée. Elle a proféré les paroles suivant en me tendant le contenant :

« Tu as l’âge de prendre ton Prolux comme une grande, maintenant ! ». J’ai répondu, conformément au protocole d’adaptation : « Merci, Mama » et j’ai bu la mixture en tentant de dissimuler mon horreur.

Je suis enfin sur une bonne piste.

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