Un jour il faut partir et si le vent souffle trop fort tu peux oublier qui tu es, d’où tu viens et ne pas comprendre où tu arrives. Autour de toi tout est différent : les gens, les paysages, les odeurs…Tout !
D’abord, tu essayes de te rassurer. Ne pas lâcher la main de Maman, ne pas quitter Papa des yeux , vérifier que ton petit sac à dos est toujours là sur tes épaules et dans ta poche le petit papier plié en quatre que Maman y a glissé avant le départ. Puis tu attends, tu attends en te demandant ce qu’il va vous arriver. Tu es rassuré en regardant le visage du marin qui t’a tendu la main pour te sortir du bateau pneumatique qui s’est échoué sur la plage.et qui t’offre un biscuit et un verre de lait. Tu es rassuré car autour de toi il n’y a plus de pleurs et de cris déchirants. Enveloppé dans ta couverture de survie, tu es au sec sur la terre ferme avec tes parents.
Tu repenses à la préparation du voyage mais rien, aucun souvenir ne surgit dans ta mémoire. Les adultes ne t’y ont pas associé. Ils ont fait en sorte de te protéger, de ne pas t’angoisser. Tu as bien eu l’impression que certains soirs ils se réunissaient à plusieurs, en cachette. Mais toi l’enfant tu avais d’autres choses à faire où à penser. Ton école venait de fermer, ton instituteur était porté disparu. Tu as cru qu’il avait abandonné ses élèves, tu ne savais pas où se trouvaient tes copains. Que de questions pour un enfant.
Soudain une jeune femme s’approche de toi, alors tu lui demandes : sais-tu où je suis ? Elle te répond quelque chose que tu ne comprends pas.
Puis c’est un jeune homme qui vient vers toi. Tu l’interroges, c’est peut-être toi qui sais où je suis ? Mais le jeune homme te répond dans une langue que tu ne comprends pas. Tu as peur, qui sont ces gens qui ne te comprennent pas ? Tu es triste, tu n’as pas compris un seul mot de ce que l’on t’a dit.
Le temps passe, tes parents sont reçus, écoutés et interrogés. Ils ont les même grosses difficultés que toi mais en plus ils ont perdu un papier important.
Un jour, arrive vers toi un grand gars qui marche en boitillant. Tu ne sais pas qui c’est mais tu trouves qu’il vous ressemble un peu. Alors tu n’hésites pas, tu lui demandes : sais-tu qui je suis ? Il éclate de rire et te prend par les épaules. Eh bien non, mais tu vas me le dire ! Tu reconnais la musique des mots, tu es rassuré, tu respires à nouveau normalement et ton cœur bat moins vite. Le grand costaud s’appelle Pierre et il sort de sa poche une petite balle rouge qu’il te lance. Tu souris, tu joue avec lui. Tu es tellement content. Il a compris ton jeu et il te dit des choses que tu commences à saisir.
Les jours, les semaines, les mois passent. Peu à peu tu apprends ce qu’il se dit autour de toi. Tu es inscrit à l’école dans une classe où tous les élèves viennent de pays différents. Chacun a une histoire singulière, mais tous se sont mis en marche sur les routes du monde pour finir sur les bancs de cette petite école de campagne. A partir de ce moment, tu recommences à rire parce que tout te semble plus facile. Tu regardes les nuages filer dans le ciel, tes pieds disparaitre dans l’herbe, les gouttes de pluie glisser sur ton k-way, tu es heureux.
Un jour, alors que tu es entrain de jouer, dans ta tête un vent fort se lève, tu vois les arbres plier sous sa force, les feuilles s’arracher. Ta Maman que tu aimes tant pleure à chaudes larmes. Tes parents jusque-là sereins commencent à faire du tri dans vos maigres affaires. Ils rencontrent de nouvelles personnes qu’ils nomment « avocats ». Ils sont inquiets, parlent d’un permis de séjour qui n’est pas délivré. Tu regardes sans comprendre la tempête secouer ta famille. Des copains de ton école sont partis. Partis où, tu ne sais pas. Les adultes ne partagent pas leurs soucis alors tu as de nouveau peur.
Pour la première fois tu repenses à la violente tempête qui t’avait emporté loin de ton pays natal. Tu décides alors de t’accrocher pendant que le vent souffle, souffle et souffle encore… Cela a duré plusieurs mois, presqu’une année. Au bout de ce long moment, le vent s’est calmé enfin. Dans la boite aux lettres, une lettre que tes parents n’osent pas ouvrir.
Tu n’as plus peur et comme un grand tu déchires l’enveloppe. Le papier qui est dedans n’est pas écrit avec des mots que tu connais, tu ne peux même pas deviner le sens de ce courrier. Ce jour-là tu te rends compte que tu ne connais pas encore assez de mots pour être libre.
C’est très prenant de faire parler l’enfant, avec ses peurs, ses questions, ses angoisses mais sa vitalité aussi. Quel beau texte.
Je m’associe à Sylvie c’est un très beau texte qu’on lit la gorge serrée. On ne peut qu’être émue en suivant cet enfant sur son difficile chemin et cependant on n’est pas accablé….
merci vous deux…! la vie continue même si c’est difficile.