Elle marche pieds nus sur le sable. Les grains sont épais et bruns, mal dégrossis. Rien à voir avec les grains fins et vaporeux des plages paradisiaques. Mais ça lui convient. Il y a la ville juste à côté, elle vient marcher après le travail, regarder le coucher du soleil en s’imaginant ailleurs.
Depuis que les avions ne volent plus, l’air est moins flou, moins jaune. Elle n’ose pas encore ôter son masque pour respirer dehors, on verra dans quelques mois. Elle aurait aimé voyager une dernière fois loin, pour faire ses adieux à son ancienne vie. La rupture a été brutale, personne ne s’y attendait vraiment. Il y avait eu des épidémies, des confinements, mais c’était toujours réversible. Cette fois, l’humanité avait atteint le point de non-retour. L’information tournait en boucle dans le brouillard saturé de pollution. Les avions cloués au sol et les voitures à l’arrêt du jour au lendemain. Les climato-sceptiques qui continuaient à sortir sans masque tombaient comme des mouches, asphyxiés en quelques heures.
Les catastrophes naturelles ne suffisaient plus, il fallait l’irréversible pour enfin se bouger, tout arrêter. Les années à venir seraient déterminantes, cruciales nous disait-on. Ces choses que d’autres disaient depuis trente ans. Elle ferme les yeux. Elle revoit la terrasse avec la vue sur le jardin luxuriant. Elle se souvient de l’odeur de l’herbe le matin, une odeur terreuse de foin. Elle essaye de retrouver les sons. Les cris des mouettes. Il n’y a plus d’oiseaux depuis si longtemps.
Tout n’est pas mort tant qu’elle peut librement marcher dans son palais mental. Elle aime les patios, les pièces chaleureuses et le bruit de l’eau. Elle déteste le vide et le blanc. Il y a de la couleur, des tons subtils, rien de déconcertant. On s’y sent bien. Le jardin s’amenuise car sa mémoire n’est plus aussi affutée. Les souvenirs s’étiolent et la réalité ne donne plus d’inspiration.
Elle marche pieds nus sur le sable. La mer a disparu. Elle pourrait marcher tout droit, entreprendre le voyage à pied. Elle pourrait imaginer une ligne sans fin et retrouver ce jardin.